

Paru dans Actualités sociales hebdomadaires, juin 2009
Dans les Alpes-Maritimes, neuf équipes Cap Entreprise font accéder à un emploi durable des personnes démunies. Elles utilisent la méthode de l’intervention sur l’offre et la demande (IOD). La clé : la collaboration avec les entreprises pour faire évoluer leurs pratiques d’intégration.
Ce matin, Christelle Lecat, chargée de mission dans l’équipe Cap entreprise « Nice Nord », ouvre le grand tableau Velléda accroché au mur. A gauche sont inscrits les usagers en recherche d’emploi qui se sont adressés à la structure. A droite : les usagers en poste, en période d’essai. Au centre : des annonces de postes à pourvoir. Partout, une conviction : personne n’est inemployable. C’est le leitmotiv de l’association Transfer, conceptrice de la méthode IOD, avec laquelle travaillent les équipes de Cap Entreprise depuis douze ans. Son but est d’insérer dans l’emploi, de façon durable, des personnes qui en sont très éloignées. Son principe est innovant : au lieu de tirer l’usager vers l’emploi en améliorant son employabilité, elle tire l’entreprise vers l’usager en intervenant sur ses pratiques de recrutement, d’accueil et d’intégration des salariés.
C’est le Conseil général des Alpes-Maritimes qui, en 1995, a pensé à utiliser cette méthode née dans les années 1980. Pour répondre à un problème : un nombre d’allocataires RMI, dans le département, largement supérieur à la moyenne nationale. « Le service de droit commun ne suffisait pas à ramener vers l’emploi toute une catégorie de personnes, se souvient Jean-Luc Antoniazzi, délégué à l’insertion et à la lutte contre l’exclusion, au Conseil général. Nous avons donc imaginé un dispositif novateur : Cap entreprise. C’est un partenariat entre Transfer, qui fournit la méthode, le conseil général, qui finance l’opération à hauteur de 2 millions d’euros par an et un opérateur local, la Fondation Patronage Saint-Pierre-Actes. » En 1997, deux équipes de trois chargés de mission sont créées. Sept autres voient le jour en 2001, pour couvrir l’ensemble du département.
Les chevilles ouvrières de ces équipes Cap Entreprise sont leurs chargés de mission. Sans baguette magique, ils doivent proposer aux usagers, en quelques semaines voire quelques jours, des contrats « durables » : CDI ou CDD de plus de six mois et de plus de 30 heures hebdomadaires, hors contrats aidés. Leurs profils sont aussi atypiques que la méthode IOD : commerciaux, professionnels de l’insertion, quelques travailleurs sociaux, mais pas trop… « Quand ils arrivent, on les déprogramme, sourit Caroline Poggi-Maudet, directrice du pôle d’accès à l’emploi de la Fondation Psp- Actes. Parce qu’ici, nous ne sommes pas dans le traitement social des difficultés des usagers. On se base sur leur désir de travailler. On considère qu’ils en tirent des atouts. On ferme volontairement les yeux sur leurs difficultés, dans un premier temps, pour les pousser à se recentrer sur le positif. Ensuite, c’est leur insertion professionnelle qui facilitera leur insertion sociale. »
Accompagner et prospecter
Christine Lecat prépare un café pour un usager, qu’elle s’apprête à recevoir pour la première fois. Elle a intégré Cap entreprise en 1997, après un cursus orienté vers les langues étrangères et le commerce. Elle sort la fiche permettant de faire le point avec le candidat sur ses désirs et ses expériences passées. Allocataires RMI à 80%, les usagers leur sont adressés par les assistantes sociales de circonscription, les CCAS et certaines associations. Toujours sur la base du volontariat. « On fait attention à ne pas être instrumentalisés, souligne Caroline Poggi-Maudet, pour ne pas devenir la dernière menace avant la radiation. » La plupart des usagers n’ont pas de qualification et n’ont pas travaillé depuis plus d’un an. « Lors de cet accueil, on se met d’accord : on propose des postes de première qualification, qui ne nécessitent pas de diplôme et sont payés au SMIC : agent d’entretien, manœuvre, agent de service hospitalier, serveur, par exemple. Ensuite, on discute pour cerner leurs besoins, leurs aptitudes et leurs freins », détaille Christine Lecat. Dans les jours suivants, les chargés de mission leur proposent des offres d’emplois correspondant à leur profil. « Souvent, cela les étonne, rapporte la directrice du pôle. D’habitude, on leur demande de raconter et réfléchir. Là, ils doivent choisir et agir. Et l’échelle de temps est différente. »
Pour garantir cette rapidité, encore faut-il avoir des offres d’emploi à leur proposer. C’est le deuxième axe de travail des chargés de mission : la prospection auprès des entreprises pour capter des offres différentes de celles proposées par Pôle Emploi. L’équipe contacte, par téléphone ou physiquement, les 600 entreprises de son réseau et bien d’autres pour leur présenter Cap entreprise et les interroger sur d’éventuels postes à pourvoir. Régulièrement, les chargés de mission prospectent avec un usager. Comme avec Fatima Benhora, aujourd’hui. Aidée par Sahara Benouahab, chargée de mission, elle vient faire un « Tous pour un » : « Pendant une heure et demie, un ou deux chargés de mission aident le candidat à prospecter dans le secteur qui lui convient. On prend l’annuaire et on appelle tous les employeurs potentiels. C’est très motivant pour l’usager », explique Sahara Benouahab. Fatima Benhora, qui a déjà eu à faire à Cap Entreprise, confirme : « A L’Anpe, ils nous donnent des ordres sans nous écouter. Ici, ils m’aident à me présenter, à me vendre. Ils savent ce que je cherche. Ils ne me laissent pas tomber. J’ai déjà eu un contrat de veilleuse de nuit dans une maison de retraite, grâce à eux. Mais j’ai du laisser tomber au bout de deux ans. C’était trop dur. Alors je cherche de nouveau. »
Pour éviter que les placements soient sans avenir, la relation du chargé de mission à l’entreprise va au-delà du captage d’offres. « Avec le chef d’entreprise, on décrit en détail le poste à pourvoir, les conditions de travail, l’environnement. Combien de palettes devra-t-il porter ? Combien de temps a-t-il ? On va sur place : on détecte le hangar froid, mais aussi le chef d’atelier sympa. Et tout cela, on le reformule au candidat. Il peut refuser le poste, en expliquant pourquoi. Mieux vaut cela, plutôt qu’il se présente le premier jour, mais ne revienne pas le lendemain », assure Caroline Poggi-Maudet.
Cette clarification du poste et des attentes de l’entreprise permettent aussi, et surtout, de contourner la discrimination et l’hyper sélectivité habituelles aux recrutements. « Nous écartons d’emblée le recours aux CV et lettres de motivation et poussons plutôt les recruteurs à exprimer les besoins liés au poste : on ne parle pas de personne mais de compétences, résume la directrice. Ainsi, les critères discriminants d’âge ou de manque de diplôme disparaissent. » Les chargés de mission aident les entreprises à construire leur offre d’emploi, en les convainquant par exemple que le recours au CDI, plutôt qu’aux CDD répétitifs, est un gain de temps. Ce travail « d’éducation » des recruteurs est la clé de la méthode. Les petites entreprises, peu habituées à recruter, apprécient par ailleurs l’aide d’un professionnel. « Les chefs d’entreprise ne sont pas forcément au courant que nos usagers sont des allocataires RMI. Ils font appel à nous pour notre réactivité et la présélection déjà opérée », pense Sahara Benouahab.
Cet après-midi, elle pousse la porte du pressing de Claudine Benassi. La gérante a recruté quatre personnes par le biais de Cap entreprise. La chargée de mission souhaite faire un bilan de leur collaboration. « Je n’arrivais pas à recruter seule : tous les farfelus postulaient, déplore la gérante. Cap Emploi a été efficace. Moi, j’apprécie aussi leur suivi du salarié même après l’embauche. Je sais que cela peut gêner certains employeurs, qui trouvent cela intrusif, mais cela permet de réajuster quand ce n’est pas le candidat idéal. » Toute la difficulté est là : placer le plus de gens en poste sans perdre la confiance des entreprises partenaires à cause d’un « mauvais » candidat. « On est sans cesse dans cette double dynamique, économique et sociale, quelquefois fatigante, reconnaît Sahara Benouahab, entrée à Cap Entreprise il y a quelques mois et éducatrice spécialisée de formation. Mais cela rassure mon angoisse initiale de devenir une commerciale ! Et puis on reste dans le concret : la prospection continuelle demande beaucoup d’efforts. C’est rébarbatif. Mais on voit directement à qui cela profite. On se sent utile. »
Suivi dans l’emploi
Le chargé de mission qui a négocié une offre d’emploi se présente avec le candidat à son entretien d’embauche. Mais l’accompagnement ne s’arrête plus là : la systématisation du suivi post-embauche est une évolution de la méthode IOD, grâce à l’expérience du terrain. « La première semaine, nous contactons employeur et candidat deux fois, explique Christine Lecat. Cette période d’adaptation est critique. » Pendant toute la période d’essai, le chargé de mission, considéré par l’employeur comme le garant du candidat, peut être amené à recadrer l’usager ou à l’encourager en négociant pour lui une augmentation. Médiateur, il facilite la communication entre les deux parties pour éviter les ruptures de contrat. « Parfois, les employeurs n’ont pas le temps ou ne voient pas l’utilité de ce suivi. Certains usagers trouvent ça lourd : ils se sentent surveillés. Mais c’est en clarifiant encore et toujours les attentes respectives que l’insertion est durable », garantit-elle.
C’est aussi pendant cette première phase d’emploi que se renforce le partenariat entre Cap entreprise et les travailleurs sociaux. « Nous dirigeons les usagers vers Cap entreprise. Ensuite, c’est aux chargés de mission de revenir vers nous, décrit Anne G., assistante sociale travaillant avec la structure. Nous réglons les freins à l’emploi : trouver une place en crèche, résoudre un problème de mobilité, de santé ou de logement. Comme la personne travaille, tout est obtenu plus vite. Quand ça coince avec un usager ou que Cap entreprise nous le renvoie, on organise systématiquement une réunion tripartite, pour une cohérence de discours. » La collaboration avec les partenaires sociaux est devenue plus étroite avec le temps, même si certains travailleurs sociaux ont encore du mal à se retrouver dans ce va-et-vient.
Lutte contre la discrimination
Sur les 12215 usagers passés par Cap Entreprise depuis 12 ans, 5026 ont trouvé un emploi durable, soit 43% d’entre eux. La moitié occupe un CDI à temps complet. Au fil des ans, le système est de plus en plus utilisé, alors que le nombre d’allocataires du RMI dans le département baisse. Les usagers restent en moyenne deux mois à Cap entreprise. Les chargés de mission, eux, captent environ 1200 offres d’emploi par an. 73% des usagers intégrés n’ont pas présenté leur CV. « C’est la grande réussite de ce dispositif, estime Caroline Poggi-Maudet. Sans faire de grands discours, c’est l’action la plus concrète pour lutter contre les discriminations professionnelles. Aux employeurs qui nous assènent « Je ne veux pas d’arabe ni d’obèse », on rétorque « Quelles sont les tâches à accomplir ? » Recentrer sur ce que la personne sait faire et non pas sur ce qu’elle est, c’est imparable. »
La méthode n’est pas non plus miracle. D’abord, il y a un écart entre le nombre de personnes orientées et le nombre de personnes reçues. Le Conseil général a interrogé les équipes : faut-il rendre plus attractif la présentation du service, plus efficaces les relances des usagers ? Ensuite, 51 % des usagers sortent du dispositif sans solution d’emploi. « La méthode ne convient pas à tous les publics et pas à tous les moments de la vie », admet la directrice. Les mères célibataires ont par exemple beaucoup de mal à occuper les emplois proposés, aux horaires souvent décalés. « Pour ceux qui ont obtenu un poste, les causes d’échec sont multiples, détaille Christine Lecat. Le manque d’autonomie ou de rapidité d’un candidat, par exemple : ils ne sont pas dans des entreprises d’insertion, il leur faut aller vite. Certains ne passent pas la barre des entretiens, d’autres s’inscrivent parallèlement en intérim et ne sont jamais disponibles ». D’autres encore refusent les offres car ils ont des exigences salariales supérieures. « Nous avons un débat récurrent, déclare Jean-Luc Antoniazzi, délégué à l’insertion et à la lutte contre l’exclusion au Conseil général. Faut-il que des personnes restent en portefeuille ? Moi je suis contre. L’action n’est pas là pour résoudre des difficultés sociales importantes. A ce moment, on passe la main vers d’autres outils. » Néanmoins, 19% des sortants sans solution professionnelle ne sont adressés à aucun autre relais.
Les chiffres ne manquent pas pour analyser l’action de Cap Entreprise. L’obligation de résultats est propre à la méthode IOD. « On a un objectif de 50 % de personnes intégrées durablement. Aujourd’hui on est à 43%. J’avoue que ce sont des objectifs difficiles à atteindre. Mais cette obligation de résultats, non liée aux moyens, est le seul moyen de mesurer notre action pour la rendre lisible », affirme Jean-Luc Antoniazzi. A l’évocation de cette obligation de résultat, les équipes sourient. « C’est une pression, admet Caroline Poggy-Maudet. Mais attention, on n’en est pas à distinguer « le meilleur employé du mois ». C’est une évaluation équipe par équipe, qui nous donne un cadre quantitatif et qualitatif ». « Chacun doit placer en moyenne 5 personnes par mois : c’est stressant, c’est sûr, admet Sahara Benouahab. Mais cela pousse au travail d’équipe. Cela nous permet de morceler nos tâches, de ne pas avoir l’impression de tout porter : la réussite d’une insertion dépend souvent de l’usager et de l’entreprise. C’est lourd ! En équipe, on peut prendre du recul. »
70% des chargés de mission de Cap Entreprise sont là depuis le départ. Ils ont vu la méthode IOD évoluer. « Dans le bon sens, à mon avis, estime Christine Lecat. Au départ, on faisait un travail journalier de groupe. Chaque matin, on proposait des offres à 25 personnes réunies là, en situation de concurrence. On avait l’impression de faire du quantitatif. On est passés à un travail individuel : le soutien est plus personnalisé et plus humain. A chaque poste, on ne présente qu’un candidat. »
La méthode est néanmoins perfectible. « On travaille beaucoup avec des petites entreprises, souvent de moins de 10 salariés, constate Caroline Poggi-Maudet. Avec les grandes entreprises, qui ont une DRH, on ne peut plus influer sur les méthodes de recrutement. Pourtant, il faudrait qu’on réussisse à les atteindre. »
Autre questionnement : le public visé par Cap Entreprise. L’équipe constate que les pré-requis sur les postes de premiers niveaux de qualification ont augmenté. « Avant, une personne illettrée pouvait être agent d’entretien en mettant en place, par exemple, un système de code couleurs. Mais, avec les mesures de sécurité, les normes, cela devient impossible », explique Sahara Benouahab. « Il va falloir imaginer des formations dans l’emploi, liées à un poste de travail, renchérit Caroline Poggi-Maudet. Sinon les personnes les plus en difficulté risquent de rester de côté. » Se pose aussi la question de toucher d’autres publics, plus qualifiés. « Pourquoi refuser des gens aux expériences et qualifications antérieures ? », interroge le Conseil Général. Satisfait de la méthode, celui-ci est en train de l’étendre aux jeunes. « Pour ceux qui ne fréquentent pas les missions locales, précise Jean-Luc Antoniazzi. Une nouvelle équipe dédiée se monte actuellement. »
Les principales inquiétudes tournent autour de la mise en place du RSA, début juin. « Tout notre travail en réseau risque d’être bouleversé, analyse Jean Quentric, administrateur de la Fondation PSP-Actes. Jusqu’à présent, les usagers étaient orientés par leurs référents sociaux, mais demain, ils le seront par leur référent Pôle emploi. Le risque, c’est qu’il y ait une scission entre le social et le professionnel. On craint de perdre le contact avec les publics les plus exclus. Et si l’usager rencontre problématique sociale, à qui passera-t-on la main ? » Caroline Poggi-Maudet convient qu’un rapprochement avec Pôle Emploi va s’imposer. « Jusqu’à présent, on connaît peu les autres acteurs du monde de l’insertion professionnelle... Et puis, comment fonctionner si nos usagers sont soumis eux aussi à la règle des deux offres raisonnables d’emploi ? Tout va être à négocier. Ce qui est sûr, c’est que pour nous, il y aura un avant et un après RSA. »
Ils adorent. Les mangas.
(Ouest-France)
Des filles + des garçons
= du respect ?
(Le Rennais)
Collection Marines
(Ouest-France)
Insérer en éduquant
les entreprises
(Actualités sociales hebdomadaires)