COLLECTIF DE JOURNALISTES - PIGISTES
Objectif Plume - Nolwenn Weiler

Les agriculteurs : chair à poison

Paru dans Politis, 17 février 2011

 

Que dira donc Nicolas Sarkozy lors de sa visite au salon de l'agriculture qui ouvre ses portes ce samedi 19 février à Paris? Il y a un an il s'était illustré en affirmant que « l'environnement ça commençait à bien faire ». Osera-t-il récidiver cette année, alors que de plus en plus d'agriculteurs victimes des effets sanitaires catastrophique des pesticides osent prendre la parole?


La famille Chenet va devoir apprendre à vivre sans père. Âgé d'une quarantaine d'années, cet agriculteur est décédé le 15 janvier dernier, d'une leucémie. Viticulteur à Ruffec, en Charente il  pulvérisait régulièrement sur ses vignes des fongicides contenant du benzène, une substance inscrite depuis 1973 dans les tableaux de la sécurité sociale comme pouvant être à l'origine de leucémies. Le lien entre son boulot et sa maladie a été reconnu par la Mutualité sociale agricole (MSA) en 2006, après deux longues années de procédure. Il devient donc l'une des premières victimes officielles des pesticides*, dont la France est, avec 65 000 tonnes consommées chaque année, le premier consommateur européen et l'un des tous premiers au niveau international, avec les États-Unis et le Brésil.

 

Sur le million d'agriculteurs et salariés agricoles français, dont la grande majorité utilisent des pesticides, ils ne sont qu'une trentaine à avoir obtenu cette reconnaissance de maladie professionnelle. D'abord parce que beaucoup d'entre eux se taisent. Dire que l'on est malade, c'est abonder dans le sens de tous les citoyens qui assimilent les agriculteurs à de simples pollueurs. Et ce n'est pas facile à porter. Remettre en cause une vie entière de travail (souvent rude), n'est pas chose aisée non plus. Il y a en sus un véritable déni de la profession agricole. Xavier Beulin, nouveau président de la toute puissante Fédération nationale des syndicats des exploitants agricoles (FNSEA) n'a-t-il pas annoncé sur RTL le 24 janvier dernier que le cas de Yannick Chenet était isolé?  Et que les dispositifs d'épidémiosurveillance étaient performants en France?

 

Affections chroniques et persistantes

 

Ces assertions tranchent avec la réalité quotidienne des utilisateurs de pesticides, qui se plaignent régulièrement, et de plus en plus, de diverses affections. Chroniques ou persistantes.
Parmi les symptômes recensés dans Phyt'attitude, le réseau de surveillance toxicologique de la MSA qui fonctionne depuis une dizaine d'années, on note: des symptômes cutanés (démangeaisons et brûlures), digestifs (nausées, vomissements, douleurs abdominales), neuromusculaires ( maux de tête, vertiges ou fourmillements) et ophtalmologiques. Si les données épidémiologiques manquent en France, on sait aujourd'hui, grâce à des études réalisées ailleurs dans le monde (et notamment aux États-Unis) que les pesticides peuvent causer des maux plus graves encore. Notamment ces cancers, des troubles de la reproduction (infertilités, malformations, morts-nés, fausse-couches) ou des risques neurologiques (comme la maladie de Parkinson).

 

C'est par les voies respiratoire ou cutanée que les molécules mortelles pénètrent le corps des agriculteurs et/ou salariés agricoles, et ce à divers moments du traitement: pendant la préparation du produit, la manipulation des semences traitées, l'application (mécanisée ou manuelle) et le nettoyage du matériel ou de l’Equipement de Protection Individuel (EPI), qui comprend masques, gants et combinaison. Les informations quant à la dangerosité des molécules et aux précautions d'utilisation que les fabricants se vantent de fournir sont en vérité très difficiles d'accès. Parce que très fournies et parfois écrites avec des caractères illisibles. « Par ailleurs, le système actuel de notification de l’information toxicologique n’est pas toujours accessible aux non initiés car le langage utilisé est souvent par trop scientifique », notait Laure Ledouce, Ingénieur prévention risques phytosanitaires à la MSA, lors du colloque « Phytosanitaires: quelle place pour la santé des agriculteurs? » organisé en mars 2010 par la Mutuelle. Les vendeurs conseillent par ailleurs aux agriculteurs l'utilisation de « matériel performant ». Entendez: des tracteurs avec cabines, par exemple. Ou des pulvérisateurs dernier cri que la plupart des paysans n'ont pas les moyens de se payer. Dans la région du Beaujolais, par exemple, 60 % des équipements ne sont pas des équipements récents. A peine 15% d'entre eux ont des cabines. Le port des gants évidemment recommandé n'est quasiment jamais appliqué parce qu'ils font perdre de la dextérité. Quant aux combinaisons, préconisées, elles sont simplement inefficaces! Dans un rapport rendu en janvier 2010, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) précise ainsi que « les résultats des deux campagnes d’essais portant sur l’efficacité des combinaisons de protection chimique (…) indiquent que seulement deux modèles sur les dix testés sont conformes en matière de perméation aux performances annoncées par les fabricants.»

 

 

Les femmes et les enfants surexposées

 

Le traitement n'est pas le seul moment à risque. Les expositions aux produits peuvent être plus fortes en phase de réentrée (le moment où on entre dans le champ après l'avoir traité) qu’en phase de pulvérisation. On estime en effet que 40 à 60 % des produits n'atteignent pas le sol. Et qu'ils restent en suspension dans l'air. Les femmes sont particulièrement concernées par cette exposition post-traitement. Mais les données épidémiologiques manquent sur l'état sanitaire de cette population qui, pendant longtemps, n'a pas eu de statut au sein des exploitations.


Et cette contamination féminine est d'autant plus problématique qu'elle implique, en cas de grossesse, une contamination foetale.  En plein développement cellulaire, le foetus est plus fragile aux agressions de son environnement. Diverses études l'ont constaté**. Outre les risques de malformations (notamment génitales) à la naissance, cette exposition précoce multiplie les risques de cancers, puisque les effets additionnels ou synergiques des cocktail de substances chimiques s'avèrent (quand ils sont évalués) catastrophiques.  La proximité directe des enfants d'agriculteurs avec les pesticides (in utero, ou après naissance puisqu'on trouve des produits phytosanitaires en suspension dans l'air à proximité de l'habitation, sur les vêtements et la peau des parents) en fait donc des victimes privilégiées, et on ne peut plus innocentes.

 

Les pouvoirs publics prétendent prendre la mesure de la catastrophe. Lors de ses voeux au monde rural, prononcés le 18 janvier à Truchtersheim en Alsace, Le président de la République a ainsi tenu à « réaffirmer clairement (son) attachement à une agriculture durable, respectueuse de son environnement et qui ne met pas en danger la santé des paysans ». Mais pourquoi, alors, avoir réduit cette année de 50% le crédit d'impôt dont bénéficiait l'agriculture biologique, qui n'utilise jamais de pesticides? Le très puissant lobby phytosanitaire français (qui pèse plus de deux milliards d'euros de chiffres d'affaire) aurait-il eu son mot à dire?

 

Nolwenn Weiler

 

* Plusieurs agriculteurs victimes de pesticides témoignent dans le dernier documentaire de Marie-Monique Robin « Notre poison quotidien », qui sortira le 15 mars prochain sur Arte.

**Pour avoir plus d'informations sur les conséquences sanitaires des pesticides et les démarches à entreprendre par les professionnels de l'agriculture touchés par ces pollutions:
http://www.victimes-pesticides.fr/

 

 

La réduction de l'usage des pesticides vue par l'Inra

Parmi les mille et une promesses du Grenelle, celle de réduire de 50% d'ici 2018 les quantités de pesticides utilisés en France. L'Institut national de la recherche agronomique (Inra) a même été chargé d'étudier la faisabilité de ce scénario. Les 80 experts qui se sont attelés à la tâche ont rendu leurs conclusions en janvier 2010. Ils affirment que s'il est possible, ce changement radical de mode de culture n'en serait pas moins compliqué... Il impliquerait des budgets ambitieux, notammant en matière de recherche et de formation des acteurs concernés (agriculteurs, techniciens, agronomes). Les experts glissent aussi que cette diminution des pesticides induirait un changement total et global du fonctionnement économique de la filière agricole. Et qu'elle s'accomoderait difficilement avec le développement des agrocarburants. C'est pourtant ces derniers que le gouvernement a choisi de financer. A hauteur de 196 millions d’euros (via des exonérations fiscales) pour 2011!

 

Pour consulter l'étude de l'Inra : http://www.inra.fr/l_institut/etudes/ecophyto_r_d/ecophyto_r_d_resultats